EXPOSITION, Eduardo Arroyo : un itinéraire français

 Début: 06/11/2018
 Fin: 22/12/2018
 Ville: Madrid

Lieu

Galerie du 10 l’Institut français de Madrid – C/ Marqués de la Ensenada, 10

Heure

L-V: 12h-20h Entrée gratuite
Vernissage: jeudi 06 novembre à 19.00

Prix

Entrée Libre

Le dimanche 14 octobre, Eduardo Arroyo est décédé à Madrid à l’âge de 81 ans. Nous préparions avec lui l’exposition qu’il avait souhaitée, comme nous, ardemment. Une exposition-souvenir, sur son enfance, ses liens avec ce lieu, ancien Lycée français où il avait étudié, à quelques pas de la rue Argensola où il avait vu le jour et où il avait vécu. Cette exposition-souvenir est donc aussi une exposition-hommage à Eduardo Arroyo.

« Je suis né le 26 février 1937, sous les bombes, au numéro 19 de la rue Argensola à Madrid. Mon père, Juan González Arroyo, pharmacien de la rue du Général Castaños, était croyant et pratiquant, peut-être descendant d’une famille de juifs convertis de Murcie. Il était homme de droite et phalangiste. Il est mort en 1943, le six janvier, jour où les Rois Mages apportent leurs cadeaux de Noël aux enfants espagnols, à cause de son amour pour le théâtre et des suites des souffrances endurées à la prison d’Ocaña. Trois mois avant son décès il avait inscrit son fils au Lycée Français, l’école des réfugiés, des persécutés, des républicains, des rouges. Il avait mis son fils dans la seule école qui dispensait ses élèves de l’ennuyeuse messe quotidienne et ne donnait que l’heure d’éducation religieuse hebdomadaire imposée par les autorités national-catholiques. J’aimais bien cette école malgré la présence au sein de ses professeurs du malveillant curé Argimiro. Au Jardin d’enfants du Lycée Français j’appris la ritournelle “Il était un petit navire qui n’avait ja ja jamais navigué…”. La mort de mon père survenue à la suite de sa funeste chute au théâtre de la Zarzuela, me transforma ipso facto en adulte, un adulte qui n’avait jamais navigué. Un proverbe dit que lorsque les enfants n’ont pas de parents ils deviennent leurs propres parents.

En écrivant ces lignes […], je me souviens de monsieur Astorga, mon professeur de latin et de grec du Lycée Français qui me donnait des cours particuliers pour m’aider à réussir en septembre les matières pour lesquelles j’avais été recalé en juin. Quand la leçon prenait fin je le raccompagnais jusqu’au portail conformément aux ordres de ma mère qui m’avait aussi appris que si je me promenais dans la rue en compagnie d’une femme il fallait lui céder le haut du pavé et qu’un homme devait toujours ôter son chapeau en entrant dans un lieu clos. J’ai toujours respecté ces conseils et c’est la raison pour laquelle je considère que Joseph Beuys était un ringard mal élevé puisqu’il n’enlevait même pas son feutre quand il allait se coucher, tant pis pour lui.

Toujours est-il que j’accompagnais parfois le professeur Astorga jusqu’à l’intersection de la rue Barquillo avec celle de Fernando VI, mon inévitable Check Point Charlie qui marquait la limite de mon secteur habituel. Mais parfois nous traversions simplement la rue Argensola et le professeur me disait alors : “Eduardo, allons voir des têtes de mort”. Nous pénétrions dans les porches de la maison du général, à la nuit tombante ; c’était le moment où le concierge abandonnait son travail de surveillance et cédait à l’attrait du bar voisin où il allait peut-être faire remplir à ras bord une bouteille soigneusement rincée de ce vin de Valdepeñas si capiteux. Selon le professeur Astorga les caryatides n’étaient pas à leur place dans la demeure aux deux numéros car ce n’étaient pas elles qui auraient dû soutenir l’édifice depuis le vestibule mais des crânes, comme à Palerme dans les catacombes du couvent des Capucins. Pour mon professeur, l’entrée du vingt-deux aurait dû être entièrement couverte des crânes de tous les combattants, de ces “estampillés”, terme consacré désignant les très jeunes soldats encore adolescents que notre général, très calme et rasé de frais, envoyait quotidiennement à l’assaut et à la mort.

« Jamais je n’oublierai qu’à quatorze ans j’ai été renvoyé de mon Lycée Français adoré pour mauvaise conduite répétée, événement qui m’a éclairé assez tôt sur ce dont étaient capables mes amis les français. »

Minutes d’un testament, d’Eduardo Arroyo, Grasset, 2010