Jean-Louis Laville – Catedrático e investigador de Economía Solidaria

Con ocasión de la mesa redonda “Asociarse y cooperar para el bien común”, el Institut Français acogió Jean-Louis Laville, catedrático de Economía Solidaria e investigador del LISE (Laboratorio Interdisciplinar para la Sociología Económica) y del IFRIS (Instituto de Investigación Innovación Sociedad de Paris), que nos permitió abrir el debate sobre el tema de la economía social y solidaria.

 

Eric Cihigoyenetche: Bonjour à tous et bienvenue à tous nos auditeurs, aujourd’hui nous recevons Jean-Louis Laville, professuer au conservatoire national des Arts et Métiers à Paris et chercheur au laboratoire inter-disciplinaire pour la sociologie économique. Bonjour Jean-Louis, pouvez-vous nous rappeler succintement  l’histoire de l’économie solidaire?

Jean-Louis Laville: l’histoire de l’économie solidaire est assez ancienne contrairement à ce qu’on croit, c’est à dire que c’est pas quelque chose qui vient d’apparaître dans les dernières decennies, ça a 2 siècles en Europe ou dans d’autres continents comme l’Amérique du Sud. En fait donc, on peut identifier plusieurs moments, y a eu dès le départ de XIXème siècle un certain nombre de tentatives pour organiser les secours mutuels, des formes de réunion de gens qui avaient le même métier mais aussi des revendications populaires qui s’inspiraient des révolutions démocratiques pour essayer de faire que les principes de liberté et d’égalité qui avaient été admis au niveau politique deviennent de principes qui imprègnent la vie économique et sociale, parce que il suffit pas que l’on ait une affirmation de principes, il faut aussi que l’on puisse voir ce que ça change réellement et donc c’est une demande de liberté plus grande qui a entraîné une première vague d’économie solidaire, ensuite ça a été oublié un peu même s’il en est resté plusieurs structures d’économie sociale, associations, coopératives mutuelles, mais les débats du Xxème siècle ont été dominés par le dualisme Marché/Etat, est-ce qu’il fallait plus nde Marché, est-ce qu’il fallait plus d’Etat et depuis quelques decennies effectivement, on assiste non pas à une émergence mais à une résurgence de cette Economie Sociale et Solidaire telle qu’on l’appelle maintenant au niveau planétaire et donc on peut s’interroger sur pourquoi est-ce que cette orientation qui paraissait dépassée revêt aujourd’hui une grande actualité.

EC: Et la réponse à cette question c’est la partie Humanité, humanitaire?

JLL: C’est, je pense que c’est la crise du système économique dans lequel nous sommes, une crise d’abord culturelle, puisque on s’est rendu compte que notre système économique reposait sur une expansion sans fin et donc y a une incompatibilité avec un certain nombre d’exigences écologiques par exemple. Il y a aussi le fait que ce système génère de manière récurente des inégalités, qui, pour beaucoup deviennent aujourd’hui insupportables et donc c’est l’essoufflement de ce modèle socio-économique qui a entraìné un regain d’initiatives citoyennes qui ont à la fois donné un nouveau souffle à ce qui avait perduré dans un certain nombre de coopératives par exemple et qui s’est exprimé à travers une multitude, un foisonnement de nouvelles expériences, et ceci c’est un phénomène international puisqu’on peut constater ça dans tous les continents.

EC: Alors, quel est le mode de fonctionnement de ce type d’économie, sur quoi ce base-t-il?

JLL: Ce type d’économie est d’abord une économie qui fonctionne en contraste avec l’économie dominante, sur des principes qui justement ont à voir avec la démocratie eet ne cantonnent pas le pouvoir de décision aux détenteurs de capitaux. Ce sont les gens qui organisent les activités, qu’ils soient pêcheurs, agriculteurs, travailleurs, usagers des services qui ont le droit de décider ce qu’ils veulent faire dans ces structures et donc y a une forme de propriété qui est différente, une forme de propriété qui n’est pas basée sur le capital mais qui est basée sur la participation aux activités. Ensuite dans ces initiatives, y a non seulement un fonctionnement économique qui est différent, qui veut être plus ouvert à l’ensemble des parties prenantes mais il y a également pour certaines et de plus en plus des initiatives une volonté aussi de transformation plus large. C’est simplement de faire fonctionner un îlot qui soit différent de l’océan capitaliste dans lequel nous sommes, c’est aussi essayer de générer des politiques qui soient des poilitiques qui permettent de mieux respirer dans tous les sens du terme en particulier dans le sens social, écologique, mais aussi culturel, dans des sociétés dans lesquelles beaucoup trouvent qu’on étouffe un peu.

EC: Ect-ce que vous pourriez nous citer quelques succès, quelques réussites de modèles d’économie solidaire?

JLL: Alors il ya d’abord je crois un fait qui convient de rappeler, c’est que il y a eu tellement d’initiatives nouvelles dans les dernières parties du Xxème siècle, que dans plus de 30 pays et sur tous les continents, y a eu de nouvelles lois, y a eu de nouvelles politiques publiques qui ont été faites dans ce domaine, donc on voit qu’il y a véritablement un engouement et ceci depuis l’Afrique jusqu’en Asie en passant par l’Europe et les Amériques. Ensuite y a des phénomènes aussi inédits qui ont trait au développement de multiples associations de la société civile, ce qu’on peut appeler le monde associatif, si on prend la France, les associations créées dans la première décennie du XXIème siècle on créé plus d’emplois que les entreprises privées, c’est la première fois. Et puis, y a probablement aussi à mentionner des expériences nationales qui, même si aucune ne présente un modèle, emmènent quand même à se poser un certain nombre de questions, je citerai dans cette orientation les expériences d’Ecuateur et de Bolivie à travers leur nouvelle constitution qui a été adoptée en 2008. Ce qui est intéressant dans ces 2 constitutions et en quoi elles ne sont pas exotiques mais elles présentent un message qui est beaucoup plus large que leur contexte national c’est qu’elles ont eu comme caractéristiques de refuser de s’inscrire dans la croissance maximale qui est généralement l’objectif que recherchent tous les gouvernements et elles ont opté pour une autre façon de voir à travers la recherche du “buen vivir”, du “bien vivre” pour tous et toutes. Et ce bien vivre, comme il est mentionné dans ces 2 constitutions suppose de changer le regard sur l’économie, de ne plus considérer que l’économie de marché est la seule créatrice de richesses mais de considérer que si nous voulons qu’il ait une réponse à la fois aux problèmes écologiques et de la place pour tout le monde dans l’économie de demain, il faut aller vers une éconimie plurielle, c’est à dire une économie qui à la fois ait des acteurs privés, qui dispose d’un service public mais aussi qui inté gre tout un ensemble de formation économiques, dont l’économie solidaire qui jusqu’à maintenant étaient plutôt cantonnées dans l’informel, en Amérique du Sud, on parlait par exemple d’un secteur informel. Ce qui s’est passé, c’est que les nouvelles politiques dans le cadre de ces constitutions comme dans d’autres pays ont essayé de convertir cette économie en l’appelant non plus secteur informel mais économie populaire et de constater que cette économie populaire qui est souvent une économie auxquelles les gens sont obligés  parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement peut devenir une économie qui soit beaucoup plus florissante, qui présente d’autres perspectives si elle est soutenue par les pouvoirs publics et donc y a cette idée d’économie populaire solidaire qui est inscrite dans ces deux constitutions, en cela, je pense que c’est une expérience dont on peut s’inspirer, peut-être dans des contextes différents, c’est sûr mais on peut quand même considérer que la réponse au modèle socio-économique, de fait de considérer que l’objectif n’est plus la croissance  maximale mais le bien vivre, c’est une question qui est adressée un peu à tout le monde et qui ne se cantonne pas dans ces 2 pays.

EC: Bien évidemment, et c’est la première fois donc qu’un pays stipule ça dans la constitution?

JLL: Dans la constitution, oui c’est les 2 premiers exemples. Après y a beaucoup de politiques que l’on peut reconnaître au niveau régional et local, c’est le cas dans un certain nombre de villes espagnoles aujourd’hui, je pense à l’exemple connu de Barcelone dans lequel la mairie essaie de développer de nouveaux outils pour l’économie sociale et solidaire en lien avec les réseaux. Ce qui est intéressant aussi à noter, c’est dans les expériences les plus intéressantes, c’est aussi un autre mode de construction des politiques publiques, c’est à dire que ce sont des politiques publiques qui ne s’appliquent pas, ne descendent pas du pouvoir vers la société mais qui sont co-construites entre la société et les responsables publics donc c’est aussi de nouvelles habitudes politiques, ça explique que forcément on soit dans un verre à demi vide ou à demi plein suivant comment on regarde les choses, c’est à dire qu’aucune expérience, je le répète n’est exemplaire, mais il y a plusieurs chemins qui sont en train de se chercher et c’est pour ça que la comparaison internationale a du sens aujourd’hui, c’est que, on peut aussi alimenter les réflexions d’exemples qui viennent d’ailleurs, comme ceux que je viens de citer à l’instant.

EC: Est-ce que d’après vous il existe des différences de fonctionnement de ce type d’économie entre des pays comme par exemple la France et l’Espagne?

JLL: Oui, je pense qu’il existe des différences que l’on peut retrouver dans l’histoire et qui sont notées par un certain nombre de sociologues, d’économistes ou d’historiens. C’est vrai que en France, il y a eu une importance prise par l’état social parce qu’il y a eu tout un courant à partir de la IIIème République qui a essayé de théoriser et d’implanter un Etat social fort, centralisé qui essayait de permettre de répondre à un certain nombre de demandes sociales, en Espagne, c’est plus dans ses organisations d’économie sociale, plus dans ses réseaux d’économie solidaire que souvent s’est faite la protection, puisque l’Etat ne s’est organisé que plus tardivement et plus autoritairement avec aussi une domination de la société dans la période fasciste et donc, c’est vrai que on a des différences historiques qui sont encore sensibles aujourd’hui, néanmoins, la dynamique est du même ordre, c’est à dire que l’on a vu dans les deux cas cette économie sociale et solidaire prendre une importance qu’elle n’avait pas auparavant  et puis aussi faire naître de nouveaux réseaux, parce qu’il y a à la fois des réseaux historiques, je parlais tout à l’heure des réseaux coopératifs mais aussi des réseaux plus récents, je pense en Espagne aux réseaux de l’économie sociale et solidaire par exemple.

EC: Quelle est la place actuelle de l’économie solidaire en France?

JLL: L’économie sociale et solidaire si l’on apprécie  de manière quantitative représente à peu près 10% de l’emploi aujourd’hui, avec 80% de ce 10% qui sont dans le monde associatif et 20% dans le monde coopératif et mutualiste. Ceci dit, c’est un appréciation quantitative et indicative parce que au sein de ces 10 %, il y en a qui sont très banalisés et qui finalement arrivent à ressembler aussi au système dont ils ont pu s’extraire, et d’autres qui sont beaucoup plus alternatifs si on veut utiliser ce mot là et qui essaient de trouver des formes spécifiques justement pour réagir contre les problèmes qui ne sont pas résolus par le système dominant.

EC: Pour terminer, je vais vous poser une dernière question peut-être un peu plus large, comment voyez-vous l’avenir de l’économie sociale et solidaire?

JLL: Je pense qu’il y a plusieurs scénarios qui sont en train de se préciser, qui coéxistent d’une certaine manière dans la réalité internationale que l’ont vient d’esquisser. Le 1er scénario, c’est un scénario dans lequel il y a un désengagement de l’Etat, y a aujourd’hui des contraintes budgétaires très fortes sur les ressources publiques, et donc l’économie sociale et solidaire peut présenter le danger de devenir un sous-service public qui soit effectivement un service public moins coûteux, avec beaucoup plus de gens précaires qui y travaillent et donc qui soit un service public de seconde zone. Il ne faut pas se pmasquer que c’est l’un des scénarios possibles. Un autre scénario que l’on voit se préciser en Europe même s’il est aujourd’hui plus avancé dans d’autres continents comme l’Amérique du Nord ou l’Asie, c’est le scénario de ce que l’ont pourrait appeler un capitalisme à but social dans lequel on considère que c’est surtout l’efficacité, l’efficience de nouvelles entreprises à but social qui doit être privilégié, c’est toutes les tendances aujourd’hui du social business, des entreprises inclusive et donc là on considère que finalement, l’économie sociale et solidaire pourrait se réduire à être une nouvelle forme d’entreprise à but social, ce social business dont on parle beaucoup en Europe, et là aussi finalement ce n’est qu’une facette de l’économie sociale et solidaire qui est retenue et qui est un peu instrumentalisée dans une ressemblance très forte avec les modalités qui sont celles du système actuel. Et puis y a une 3ème voie qui, je crois, est la plus prometteuse pour l’avenir, c’est que l’économie sociale et solidaire permette de sortir de ce dualisme Marché/Etat qui a tant limité nos efforts dans le courant du Xxème siècle, et on pourrait appeler ce scénario le scénario d’une démocratie et d’une économie plurielle, une démocratie plurielle au sens où ses structures peuvent aider à ce que la démocratie représentative soit relayée par des formes de démocratie plus participatives, plus délibératives dans lesquelles les citoyens soient plus impliqués et ça suppose alors aussi d’admettre que l’économie, elle est plurielle, c’est à dire qu’il n’y a pas une seule forme d’économie mais y a plusieurs formes d’économie, ce qui est très difficile puisqu’on est les uns et les autres habitués à considérer qu’il n’y a qu’une seule économie, mais peut-être qu’il y a une ouverture qui est en train de se faire vers une société plus diverse. Je crois que c’est ça aussi l’enjeu majeur à travers l’économie sociale et solidaire, c’est, est-ce qu’on va vers une société de plus en plus uniforme avec la mondialisation que l’on connaît ou est-ce qu’au contraire on va être en mesure d’aller vers une société et une économie qui soit basée sur la diversité, je crois qu’on a besoin de bio diversité maintenant on le sait mais on a besoin aussi d’éco diversté, c’est à dire de plusieurs façons de remplir  les fonctions économiques, finalement l’économie, c’est comme on le disait déjà au XIXème siècle, une façon de satisfaire des besoins qui se font dans la vie quotidienne, l’économie, c’est pas seulement ce qu’il se passe à Wall Street ou dans les bourses, c’est aussi notre vie quotidienne et je crois que cette économie sociale et solidaire, c’est une économie qui est en phase avec la réponse aux besoins des habitants sur le territoire, aux besoins des citoyens et c’est dans ça qu’elle a une actualité brûlante.

EC: Je vous remercie infiniment Jean-Louis de nous avoir parlé et expliqué tout ça avec vos mots, ça a été un plaisir de partager ce moment, à bientôt.

JLL: Merci.